PAR LES SENTIERS DU PASSÉ



            C'est presque un beau chemin dans lequel on s'engage tout d'abord, large, propre, uni, avec des fossés de drainage au-delà des bas-côtés herbeux. Mais, au bout de quelques centaines de mètres, les caniveaux disparaissent après être montés insensiblement jusqu'au niveau de la chaussée ; puis ce sont les bas-côtés qui prennent leurs aises, perdant leur bel alignement et se confondant presque avec les champs. Bientôt, il ne reste plus qu'une sente étroite et le sol est devenu inégal ; de plus en plus nombreuses, des têtes rocheuses affleurent et font saillie,  mangent les bas-côtés et même au-delà. Tout à-coup, il n'y a plus, sur une large étendue, que de la pierre et du sable où le piétinement ne laisse plus de trace : plus de sentier marqué. Cependant, en cherchant bien, on le retrouve un peu plus loin presque aussi plaisant qu'au début. Mais, brusquement, il s'arrête devant un ruisseau et c'est très difficilement que sur l'autre bord, on reconnaît dans la fange un vague passage qui s'engage dans le taillis.


            Il s'y perd, réapparaît, se perd encore, se retrouve en un large layon, et finit par disparaître presque totalement, à peine jalonné de très loin en très loin par quelques branches cassées par les passants ou par quelques traces d'animaux sauvages. Enfin c'est un cul de sac sans espoir. Mais on a gardé le souvenir d'une apparence de croisement devant lequel on s'était arrêté indécis. On revient en arrière, on reprend le chemin d'abord méprisé, on s'y engage avec les mêmes surprises que dans le précédent; d'aventure en aventure, on finit par se perdre, heureux de tomber par hasard sur une belle route où l'on se reconnaît, ou stupéfait après mille détours, de se retrouver au point de départ.


            Autant que les sentiers de la terre, les sentiers du passé sont capricieux et décevants pour qui veut y chercher la trace de sa lointaine famille. Les débuts sont toujours engageants, puis ils deviennent malaisés; on les perd dans les sables, on les rattrape, on s'enlise dans des fondrières, on s'engage dans des impasses et les gens se rient de vos déconvenues. Il faut serrer les dents, mépriser railleries et difficultés ; ce n'est qu'à force d'entêtement et de ténacité qu'on réussit ; encore le succès n'est-il point assuré et, souvent, il faut savoir se contenter de bribes et de miettes. Quand même, on ne doit jamais admettre sa défaite : le hasard est si fou qu'il traverse parfois votre chemin ; on peut toujours compter sur lui.


            La voie large et facile du début, ce sont les parents et les grands-parents, on les connaît, on sait leurs tenants et aboutissants ; leurs noms et qualités figurent sur les actes officiels courants. Les difficultés commencent avec la génération précédente, mais elles sont encore minimes et facilement solubles si l'on veut bien remuer quelques papiers de famille vaguement oubliés dans le fond d'un secrétaire.


            Cependant, bientôt, ces archives personnelles ne suffisent plus, il faut s'adresser aux notaires ...et là, même complaisante, leur ressource est faible car, envahis par des dossiers périmés en des études étroites, ils s'empressent de s'en débarrasser au profit des Archives Départementales. Il resterait donc à se rendre au chef-lieu du département et à consulter lesdites archives ; on recule cependant devant le dérangement et surtout devant une expédition dans un monde inconnu que l'on imagine plein d'embûches et de mystère.


Jacques_Gobilliard_1947.jpg            Alors on se retourne vers les vieux cousins à la mémoire infaillible, vers les vieilles cousines collectionneuses de faire-part, mais sans entrain et avec circonspection, car on craint de se faire éconduire. Quelle erreur ! Dans l'immense majorité des cas, ce sont gens qui s'ennuient et qui se morfondent dans la solitude où on les laisse. Ils sont ravis de se découvrir utiles, ravis qu'on ait pensé à eux et flattés qu'on ait recours à leurs lumières ; ils ont des loisirs et ne demandent qu'à les remplir à votre profit. A peine leur avez-vous exposé votre requête qu'ils s'enthousiasment, s'affairent, fouillent leurs vieilles lettres et finissent par réunir une extraordinaire moisson de noms, de dates et de lieux.


            Par contre, les rebuffades ne vous sont pas épargnées si vous vous adressez à des gens de votre génération ; de ce côté-là, les critiques ne manquent pas, méprisantes ou jalouses, moqueuses ou malveillantes. Le moindre mal consiste à se heurter à l'indifférence ou à la nonchalance, ou bien encore à la fin de non-recevoir d'interlocuteurs à la vie trop occupée. Mais c'est la pire mésaventure que de se heurter au mur des secrets de famille, pauvres secrets d'autant plus jalousement gardés qu'ils sont plus insignifiants. Il s'agit rarement de choses proprement scandaleuses, et, très généralement, on se borne à céler des origines modestes, des parentés douteuses, des titres et particules récents. Parfois aussi, ce sont de ces histoires qu'on aime à lire dans les romans mais qu'on réprouve parmi les siens : histoires d'amour, histoires d'argent, querelles politiques ou de convictions religieuses. Les austères gardiens de ces mystères vous suspectent facilement des plus sombres desseins. Le plus sage est de ne pas insister et d'opérer une retraite prudente ; tôt ou tard, vous finirez par découvrir le pot aux roses et, alors, il s'avère bien décevant : les roses sont bien vulgaires et puis....elles sont fanées.


            En somme, les gens réticents réussissent tout au plus à vous agacer ; bien plus dangereux sont les glorieux et les bâtisseurs de romans dont les élucubrations vous lancent sur de fausses pistes. Et plus dangereux encore sont ceux qui compensent des défaillances et des incertitudes de mémoire par une imagination exubérante : ce sont les pires des informateurs, sans parler toutefois de ceux, heureusement très rares, qui sciemment et volontairement, vous trompent et vous égarent. De toutes façons, la documentation rassemblée grâce aux vieux cousins et aux vieilles cousines reste remarquable par son ampleur et sa précision. C'est une base solide, on peut sans crainte se reposer sur elle. A vrai dire, elle présente quelques lacunes, qui vous sont d'ailleurs loyalement et franchement avouées et signalées. On vous conseille alors de les combler par des recherches d'état civil, suggestion des plus normales et des plus judicieuses, mais génératrice d'un véritable tourbillon.


            Jusqu'à présent, votre travail s'est avéré de tout repos : de votre fauteuil, vous avez expédié de multiples lettres et vous avez soigneusement classé les réponses. Tout au plus avez vous-vous fait quelques visites fastidieuses pour recueillir des renseignements plus ou moins précieux, mais noyés dans un fatras de détails oiseux et de bavardages interminables. Désormais vous voilà lancé par les pérégrinations : c'est d'abord à pied et en vous promenant que vous allez passer des heures de plus en plus nombreuses dans les mairies les plus proches. Puis le champ s'élargit insensiblement ; c'est d'abord la bicyclette, puis l'auto, puis le train....pourquoi pas l'avion. Vous vous trouvez pris dans vos propres filets : une information en appelle une autre, puis une autre encore ; vous sacrifiez tous vos loisirs et au lieu de prendre repos et plaisirs, c'est une course sans trêve ni fin.


            Les mairies succèdent aux mairies : mairies de village où, pendant la récréation de ses élèves, l'institutrice vient vous ouvrir ses placards et vous confie ses archives avec mille recommandations, mairies plus importantes où le secrétaire vous accueille parfois d'un air soupçonneux et vous demande mille références. Et vous voilà installé dans le silence de la salle des mariages, sous le regard olympien d'une opulente République, devant un tas poudreux de manuscrits : humbles cahiers aux feuillets brunis et froissés, registres grossièrement brochés ou récemment reliés par des municipalités précautionneuses.


            Jusqu'à la Révolution, ils étaient tenus par les curés des paroisses, mais les plus anciens ne datent guère que de la fin du XVI? siècle. Dès 1539, François 1er avait bien donné l'ordre d'enregistrer par écrit baptêmes et inhumations, et, en 1563, le Concile de Trente y avait ajouté la tenue d'un registre des mariages. Mais les curés de cette époque étaient de petite instruction et, peut-être aussi, toute oeuvre d'écriture leur répugnait-elle grandement. Le fait est qu'ils mirent plusieurs dizaines d'années à obtempérer. Encore le firent-ils avec une négligence certaine dans les débuts : les actes sont rédigés avec une concision et une sécheresse qui désespèrent, ils négligent même souvent les noms de famille. Quant à leur latin, Cicéron ne le comprendrait guère. Et puis, que de signes biscornus en guise de caractères, que de hachures et de mots tronqués en guise d'abréviations ; on y devine des mains plus habituées à la houe qu'à la plume. Que de sortes d'écritures aussi, les unes hautes et sabrées, les autres minuscules et rampantes, la plupart inhabiles et recroquevillées, toutes plus ou moins lisibles et plutôt moins que plus. Les déchiffrer toutes demanderait des siècles, mais on a dans les yeux le nom de famille que l'on recherche et il vous jaillit à la figure ; avec quelque entraînement, on arrive, en parcourant seulement les pages, à ne laisser passer aucun texte intéressant.


arbre.jpg            Petit à petit apparaissent les signatures des témoins et c'est avec une certaine émotion qu'on se penche sur les premiers souvenirs personnels de lointains ancêtres. Signatures incertaines d'illettrés dont elles constituent la seule science, signatures appliquées de gens plus évolués, signatures plus personnelles et plus affirmées, c'est tout un monde qui se dévoile et on aimerait s'attarder à leur examen et à leur contemplation.


            Mais le temps presse, les heures passent, désespérément rapides, c'est à peine si on a pris le temps d'avaler quelques sandwichs sur le pouce, on tourne fébrilement les feuillets avec la hantise de n'avoir pas tout vu et surtout de n'en avoir pas fini lorsque sonnera l'heure du départ. De temps en temps, l'institutrice  ou le secrétaire de mairie vient vous surveiller en silence ; parfois, c'est le maire ou l'adjoint qui, plus  bavard, s'intéresse à vos recherches, vous pose des questions et vous fournit des renseignements utiles. Après la difficulté de certains contacts, la confiance finit par régner et on se quitte avec de vigoureuses poignées de main pleines de cordialité.


            Terminer en une journée l'examen des registres d'une commune constitue un tour de force difficile à réaliser. Une aide est bien nécessaire ; personnellement, je l'ai, de temps en temps, trouvée auprès de mes enfants. Sans doute était-ce une véritable corvée pour eux, avec le sacrifice d'une journée de loisirs ; ils n'en ont été que plus méritants. Certains d'entre eux ont poussé le dévouement jusqu'à se rendre seuls à bicyclette en quelques villages éloignés, à une époque où, pendant la guerre et les années qui la suivirent, les transports étaient presque totalement déficients.


            Après avoir consulté des registres pendant 5 ou 6 heures, on part complètement ankylosé de corps et d'esprit, les membres endoloris, la tête en feu, les doigts crispés par le stylo. Mais on se sent tout heureux des pages de renseignements qu'on a remplies fébrilement et sans ordre; on sait qu'on a recueilli une ample moisson, mais on n'a aucune idée de sa valeur. On a enregistré comme une machine, on n'a pas réfléchi. Cependant, on a grande hâte de connaître le résultat de la journée et, dès le retour, on classe, on ordonne, on compare des dates, des prénoms, des parentés, on griffonne des lambeaux de filiations, on tente d'édifier un ensemble. Et c'est là que le sentier se perd dans les sables ; le retrouver n'est pas chose aisée et sans qu'on y prenne garde, les heures passent. Alors, tard dans la nuit, on quitte à regret son travail incohérent et l'on s'endort d'un pesant sommeil, trop las pour en rêver. Le soir suivant, on se remet à l'œuvre avec acharnement, et souvent bien d'autres soirs encore jusqu'à ce qu'on ait retrouvé le sentier perdu.


            Il arrive qu'on n'y réussisse pas et c'est alors un véritable désenchantement: rien ne se relie à rien, les dates se contredisent. Trop de gens portent le même prénom en plusieurs générations successives et en plusieurs familles distinctes quoique contemporaines ; trop de gens se sont remariés sans qu'il en reste trace, spécialement pour les hommes qui généralement, convolent en d'autres communes. Il faut alors reprendre l'étude bribe par bribe jusqu'à découvrir l'indice qui illumine tout ou, pour le moins, celui qui ouvre de nouveaux espoirs. Celui-là, c'est presque un impondérable: on a examiné la carte de la région, suivi du regard les routes et les vallées, supputé les liaisons probables des localités entre elles, estimé les relations et les voisinages. En effet, sans qu'ils s'en doutent, les hommes, comme les animaux, suivent les cheminements naturels et, très longtemps, ils se sont alliés en conséquence. On finit alors par projeter une visite à la mairie d'une localité qui parait en connexion avec la première : des mariages ont déjà eu lieu entre leurs habitants.


Musset-jg-img154.jpg           Alors tout recommence indéfiniment jusqu'à la solution du problème. Cependant des lacunes demeurent que rien ne semble devoir combler; et puis les registres paroissiaux ne remontent que péniblement à l'an 1600. On a beau dire que c'est déjà là une belle ancienneté; pour qui a l'attrait du passé, il est désagréable de se résigner. Il faut chercher ailleurs et on aborde les arcanes des Archives Départementales pour lesquelles on avait, tout d'abord, manifesté si peu de propension. En fait, on les découvre infiniment moins rébarbatives qu'on ne l'avait imaginé : tout y est prévu et agencé pour la facilité et l'agrément du travail. La salle de lecture est généralement confortable, des catalogues simplifient les recherches, des bibliothécaires répondent à tous vos désirs, des archivistes vous orientent et consentent même à vous aider au déchiffrement des manuscrits.


            Sans doute, les premières visites sont-elles de très médiocre rendement ; il faut apprendre à se servir de l'outil, il faut se familiariser avec ses ressources, il faut surtout apprendre à exploiter les catalogues, les inventaires et les répertoires de noms de famille. Il est vrai que personne n'est là pour vous faire la leçon et l'on doit faire soi-même sa propre expérience ; ainsi le génie de la lampe était-il là pour exécuter les ordres d'Aladin, mais non pour lui dicter sa conduite.


            Donc, au début on se sent un peu perdu ; on arrive avec une idée préconçue, avec le désir de consulter une archive bien déterminée et là se bornent très étroitement les premiers pas. On ne va ni très loin ni très vite ; puis, comme l'enfant qui se hasarde à marcher, on s'enhardit et on découvre tout un monde qui, sans qu'on s'en doute, vous tendait les bras. On découvre les doubles, au moins partiels, des registres paroissiaux des communes : ce sont de vieilles connaissances, mais, ici, on peut les consulter contradictoirement sans avoir à errer de village en village. Et puis on s'aperçoit que l'état civil, déjà si limité dans le temps, est loin d'être la seule source de documentation. On découvre qu'il existe des archives beaucoup plus anciennes et beaucoup plus précieuses: ce sont les registres fiscaux des communes, des paroisses, des seigneuries, des évêchés. Dès les âges les plus lointains, on a fait des comptes, on a dressé des rôles fiscaux, on a enregistré les contrats et authentifié les échanges. Les peuples ont beau faire des révolutions pour changer de gouvernement, dans l'espoir d'alléger leurs charges, leurs maîtres successifs conservent pieusement l'arsenal financier de leurs prédécesseurs, arsenal humain comme arsenal comptable. La lignée des agents du fisc ne s'éteint jamais et malgré quelques autodafés, les registres fiscaux passent intacts à travers les événements et les changements de régime.


            C'est là qu'on trouve l'indispensable complément des archives d'état civil, là aussi qu'on trouve leur prolongement en arrière des siècles et, comme on pouvait s'y attendre, les seconds sont infiniment plus soigneusement tenus que les premiers. Là, jamais d'oublis, jamais d'omission: d'année en année, on suit l'évolution des familles par l'enregistrement de toute matière imposable, acquisitions, ventes ou contrats de tous ordres ; mariages et successions y sont consignés en bonne et due forme : seuls les nouveaux-nés n'intéressent pas le Fisc, du moins provisoirement.


            A Chartres en particulier, où je me suis rendu maintes et maintes fois, j'arrivais le samedi à la petite aube par le train, ou grâce à la voiture d'un ami compatissant. Parfois, chassé des rues désertes par la pluie ou la froidure, j'attendais l'heure d'ouverture dans la Cathédrale toute proche, seul refuge ouvert à cette heure. Puis c'était la journée de labeur incessant, jusqu'au soir, où le train me ramenait à Paris; et, déjà pendant l'heure de trajet, je tâchais de coordonner mes notes.


            La moisson est très inégale : certains jours on rentre très déçu et les mains presque vides, d'autres fois c'est l'inverse et il faut ensuite des jours et des jours pour classer et exploiter le tout. Mais les grandes trouvailles se produisent par hasard : un soir, après une journée dénuée d'intérêt et de rendement, on demande un dossier pour occuper la dernière demi-heure, et en le feuilletant sans conviction aucune, on découvre un document inespéré qui reporte la filiation étudiée à plus d'un siècle en arrière.


            Alors l'appétit vient en mangeant; après les archives des départements, on s'attaque aux Archives et à la Bibliothèque Nationales. Là c'est un nouvel apprentissage à faire, car tout un monde de documents s'offre à vous et on ignore la façon de l'utiliser : rien que pour les catalogues, fichiers et répertoires, des salles grandes comme des cryptes de cathédrales. Mais là aussi, tout arrive : on finit par se familiariser avec les aîtres et les coutumes. Et les recherches recommencent au même rythme: seul le cadre a changé. Mêmes journées triomphantes, mêmes journées décourageantes, mêmes trouvailles sensationnelles, mêmes courses contre la montre. Et par la suite, même besogne de patience pour tâcher de raccorder les morceaux épars : ils sont devenus innombrables, ces morceaux, et souvent sans rapport apparent les uns avec les autres.


            Ce sont, comme dans les taillis envahis par les ronces, les tronçons de sentier qui ne se ressemblent même pas : ils gardent vaguement la même orientation et, à première vue, c'est tout ce qu'ils ont de commun. Cependant, les usagers qui suivent le parcours en connaissent les accidents et les évanouissements momentanés ; ils savent que les tronçons épars participent du même ensemble et, presque sans hésitation, ils passent de l'un à l'autre sans perdre jamais leur chemin. Par contre, il y a des routes tombées dans l'oubli, et, de celles-là, il est difficile de reconstituer le tracé ; de très loin en très loin, on découvre un jalon, une borne perdue, mais, entre les bornes, il y a tout un trajet, parfois mystérieux. Car la route n'est pas toujours droite et en suivre les méandres est un art laborieux qui exige intuition et ténacité. Et puis ces bornes ne sont pas toutes perdues; certaines se dressent encore en des lieux familiers, mais on en a oublié le sens comme on a oublié celui de ces pierres levées éparses dans les campagnes. Ce sont les traditions que l'on conserve jalousement, mais dont l'origine est inconnue, traditions de famille qui se transmettent de générations en générations.


            Et alors, n'y a-t-il pas quelque piété à en retrouver la signification ? Le culte des idées disparues s'apparente à celui des morts qui les ont eues, il constitue le patrimoine de base des familles, comme celui des nations et des races. Une famille sans tradition, c'est une nation sans histoire.


            On dit que les peuples heureux n'ont pas d'histoire, mais suffit-il de n'avoir pas laissé de traces pour être valablement réputé heureux ? Et puis y a-t-il des peuples heureux ?

J. GOBILLIARD - Novembre 1957

NB : Dessin de Jacques Gobilliard