Et si nos ancêtres laissaient sur nous une empreinte psychologique ?


La psychogénéalogie part du postulat suivant : l'individu est le maillon d'une longue chaîne générationnelle qui influe sur lui.

A partir de cette idée, la psychogénéalogie étudie les répétitions d'événements sur plusieurs générations pour découvrir ce qui, dans la vie de nos aïeux, pourrait avoir déclenché notre mal. C'est une sorte d' « imaginaire collectif » propre à la famille : une femme fait une fausse couche au même âge que sa mère et sa grand-mère, par exemple. Comme si des faits marquants ou des secrets de famille continuaient à influer sur les générations suivantes, que ce soit dans les choix ou dans les pathologies des individus. La psychogénéalogie s'attache à la transmission transgénérationnelle, et donc inconsciente, entre les membres d'une même famille.


Des origines qui remontent au début du XX° siècle

Bien avant l'utilisation du terme « psychogénéalogie », certains avaient déjà essayé d'expliquer comment des informations peuvent être transmises d'un inconscient à un autre. C'est le cas de Freud, qui évoque l'idée d'une « âme collective » dans Totem et Tabou, publié en 1913 ; ou Carl Gustav Jung (médecin et psychologue suisse allemand du XX° siècle), qui développe l'approche transgénérationnelle avec sa théorie de l' « inconscient collectif ». A leur suite, de nombreux médecins s'y sont essayé, ce qui a donné diverses théories et écoles de pensée.


L'instigatrice du mouvement : Anne Ancelin Schützenberger 
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A l'origine de la psychogénéalogie transgénérationnelle, la psychanalyste et professeure de psychologie clinique à l’université de Nice Anne AncelinSchützenberger, qui définit cette thérapie comme un moyen de se « choisir soi et son propre chemin ». C'est à cette femme que l'on doit l'essor de cette technique. Travaillant pendant des années auprès de malades atteints d’un cancer, elle a cherché dans leur histoire familiale une éventuelle " répétition " ou identification à une personne aimée importante ainsi que sur les situations étranges qui ponctuent l’histoire de toute famille : secrets, dates répétitives (syndrome d'anniversaire), influence des patronymes...


Une « chasse aux malédictions ? »

Pour Marc Menant, des séries de drame trouvent parfois une origine plusieurs générations auparavant. Journaliste et animateur sur Europe 1, il avait été frappé, dans l'émission intitulée « Le Secret » qu'il tenait sur RMC dans les années 90, par plusieurs histoires comme celle des Kennedy dont le père, Joseph, était expert en manipulations boursières crapuleuses et avait pactisé avec la mafia pour que son fils devienne président. Depuis, nous savons tous ce qu'il est advenu des générations suivantes... Anne Ancelin Schützenberger donne quant à elle l'exemple frappant d'un de ses patients, Jean de Mortelac, traumatisé par la mort de son petit frère. Dans la famille de cet homme, depuis mille ans, un enfant de moins de 3 ans meurt dans l'eau comme pour donner un sens à ce nom de famille « Mortelac ». Une malédiction ? Anne Ancelin préfère se raccrocher aux faits : 
« Ce que je sais, c’est qu’en construisant minutieusement un arbre généalogique, on peut découvrir un certain nombre de structures héréditaires, avec des répétitions. Cela pourrait être considéré comme des tas de petites malédictions familiales de tous les jours que vous et moi connaissons. Le nombre d’enfants, par exemple, leur différence d’âge, le nombre de mariages, de fausses couches et d’avortements, n’est donc pas un hasard. Il y a toujours une origine, un événement déclencheur. »


Le génosociogramme, l'arbre généalogique des événements marquants

Afin de relever et clarifier les coïncidences de dates et d'âges qui peuvent exister dans une famille, Anne Ancelin Schützenberger a créé le génosociogramme. Il s'agit d'un arbre généalogique constitué des faits marquants et des événements importants relevés sur plusieurs générations. Dès qu'un problème présente des similitudes avec un autre survenu dans le passé, la psychothérapeute parle de « syndrome d'anniversaire ».


Jouer la scène pour mieux l'exorciser...

La psychogénéalogie opère un travail de libération qui peut s'apparenter au deuil de la famille parfaite. On commence par interroger les membres de sa famille, puis on complète en utilisant les méthodes d'investigation habituelles de la généalogie : recherches dans les registres de mairies, les Archives Départementales...

Une fois « l'origine du mal » trouvée (souvent à l'aide de séances individuelles) on peut s'en défaire en utilisant la technique du psychodrame, imaginée par le psychiatre et psychologue Jacob Levy Moreno. En groupe, on met en scène les traumatismes familiaux pour pouvoir les dénouer. En analysant et en jouant sa « psychohistoire », le cercle des répétitions se rompt. C'est ce que les thérapeutes appellent la « reconstruction familiale ». Sur le même principe que le psychodrame, le Gestalt, l'analyse transactionnelle, ou encore l'art-thérapie nous aident à mettre le doigt là où ça fait mal. Autre exemple : la méthode des constellations familiales fondée par le psychothérapeute allemand Bert Hellinger. Cette technique se rapproche du psychodrame puisqu'elle est basée sur la mise au jour de l'inconscient familial et transgénérationnel par le biais de jeux de rôles qui auraient le pouvoir de résoudre les conflits.


… ou la dessiner

Mais porter un secret de famille ne bloque pas forcément les capacités d'expression du sujet. C'est le cas du dessinateur Hergé selon le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron. Pour lui, Hergé a bâti l'ensemble de la série Tintin sur la transposition du destin de sa grand-mère paternelle : domestique dans un château, elle avait eu deux fils de père « inconnu » avant d'épouser un ouvrier nommé Remi (Hergé étant le pseudonyme de Georges Remi). Les deux fils furent élevés chez une « riche comtesse »... Le psychanalyste en voit la projection dans les personnages de Tintin, où la Castafiore, une sorte de « riche comtesse », interprète Marguerite sur scène (une fille-mère séduite par un noble dans le Faust de Charles Gounod).


Aujourd'hui, nombreux sont les médecins qui s'essayent à la psychogénéalogie

Spécialistes comme généralistes, sont de plus en plus friands de cette pratique dont on entendait peu parler il y a une dizaine d'années. Au point que certains médecins n'hésitent pas à demander à un patient qui tousse si son ancêtre n'aurait pas été gazé à Verdun. Ainsi, au Canada, le docteur Devroede, chirurgien à l’hôpital de Sherbrooke, travaille avec ses patients de façon à ne pas programmer leur opération un jour d’anniversaire familial : le jour de la mort d’un aïeul, d’un divorce, d’un accident, etc.


Une pratique qui pose question

Cependant, la psychogénéalogie, dont les résultats ne s'appuient pour l'instant que sur le témoignage des patients, est sujette à controverse.

D'une part, certains psychanalystes restent sceptiques. Pour Géraldine Philippe, exerçant à Paris, la psychogénéalogie porte en elle une forme de déterminisme. Or, en psychanalyse, le sujet n'est pas déterminé : l'enfant se fait sa réalité et se construit à partir de la famille, l'école, etc. De plus, pour Nicolas Gauvrit, mathématicien et psychologue membre de l'AFIS, la probabilité mathématique de trouver des correspondances de dates avec ses ancêtres peut être élevée.

Pourtant, des témoignages de patients attestent des résultats obtenus. C'est le cas de Nathalie, 38 ans, secrétaire, qui confie au site Psychologies.com :

« Je suis libérée de mon angoisse. »


Elle a identifié une série de morts dans des accidents de la route au sein de sa famille, et le fait d'en prendre conscience lui a permis de s'affranchir de sa phobie des transports.

D'autre part, certaines associations, comme France FMS ou Psychothérapie Vigilance, dénoncent le possible danger de manipulation par la suggestion : on peut amener le patient à croire fermement à la véracité de faux souvenirs induits par la thérapie. De ce fait, la Milvudes met en garde contre l'utilisation de cette technique par des praticiens sectaires qui pourraient en détourner l'utilisation.


L'arbre qui guérit

Pathologies et malédictions à part, si rien ne peut affirmer avec certitude le degré de réussite de ces méthodes, l'idée que la généalogie puisse servir de thérapie est néanmoins intéressante. Partir en quête de nos racines, n'est-ce pas une envie irrémédiable de savoir qui nous sommes et d'où nous venons, et donc quelque part de mieux nous comprendre ? Une passion qui nous pousse à remonter le temps et à en savoir toujours plus sur ces personnes qui, par leurs choix de vie, ont permis que nous soyons là aujourd'hui.

Et vous, que pensez-vous de la psychogénéalogie ?



Sources : pour en savoir plus sur...

- Anne Ancelin Schützenberger : http://www.anneschutzenberger.com/

- Le secret de famille d'Hergé : http://www.lexpress.to/archives/4777/

- La psychogénéalogie (psychologies.com) : La-psychogenealogieGenealogie-Y-a-t-il-des-familles-maudites, et Existe-t-il-un-destin-familial 

- Vous pouvez également commander le livre de Véronique Tison-Le Guerngou "Secrets de famille et psychogénéalogie" sur la boutique GeneaNet : http://boutique.geneanet.org/


Image : couverture du livre d'Anne Ancelin Schützenberger " Aïe, mes aïeux ! "