Développement de la généalogie sur Internet

C'est un fait : la généalogie sur Internet a le vent en  poupe, et les possibilités offertes par la toile se démultiplient au fil des années. Lorsque GeneaNet s'est créé en 1996, nous en étions encore à la préhistoire : pour faire sa généalogie, il fallait se rendre aux archives départementales, payer son hébergement, ses repas, son parking, sacrifier ses vacances en famille, consacrer toute son énergie pour ne pas perdre de précieuses minutes devant un lecteur de microfilms au maniement aléatoire ou attendre les levées de documents en rongeant son frein.

geneanet1996.jpgSur Internet, GeneaNet ou FranceGenWeb ont été parmi les tout premiers sites a proposer des données généalogiques gratuites : celles qui étaient partagées par les internautes. D'autres, rares, proposaient timidement les premiers relevés en provenance d'associations, de façon payante. Quant aux données historiques au sens large, rares étaient les sites qui proposaient des informations pointues susceptibles d'aider les généalogistes à comprendre les flux migratoires, à appréhender les vieux métiers, à se plonger dans la vie d'un village ou d'une région, à admirer des photos ou cartes postales anciennes, à lire des livres que plus personne n'avait lu depuis des décennies.

Aujourd'hui, le paysage a bien changé, et l'on ne fait plus ses recherches comme on les faisait avant. La principale avancée en la matière aura été la mise en ligne de l'état civil par les archives départementales. Chaque Conseil Général prenant ses décisions en son âme et conscience, il a fallu des années entre le moment où un premier département, la Mayenne en 2003, a publié ses archives numérisées sur Internet (une vraie révolution !) et l'année 2013, avec 86 départements proposant la consultation de leur état civil ou d'autres documents (recensements, tables de décès, registres matricules militaires, etc).


Un changement des mentalités

Seulement voilà : ces mises en ligne progressives sont passées du statut de rareté ou d'opportunité à celui de norme, et elles ont insufflé un appel d'air énorme à une passion déjà bien répandue en France : la généalogie. Tout le monde, des grands débutants aux généalogistes chevronnés, attend aujourd'hui avec impatience que les départements qui ne sont pas encore en ligne annoncent la publication de leur état civil, et que tous les départements qui proposent déjà de consulter leurs archives, soit améliorent leurs moyens de consultation, soit complètent leur état civil quand celui-ci est partiel, soit enfin publient de nouvelles collections.

payant.jpgEt comme la très grande majorité des départements a choisi la gratuité totale, il est devenu logique de s'attendre à ce que chaque nouvelle mise en ligne le soit également. Le citoyen ne comprend pas qu'un département soit gratuit ou qu'un autre soit payant, et il ne fait souvent pas grand cas du fait que la décision prise ne soit pas nationale mais bien départementale, sans respect ou non d'une quelconque obligation légale.

Les mentalités ont évolué si vite qu'il n'est plus rare de rencontrer de nouveaux passionnés qui s'étonnent de ne pas trouver en ligne les archives d'état civil du Jura, du Gard ou des Pyrénées Orientales, pour n'en citer que quelques-uns, désormais perçus comme des réfractaires à la modernité.


Gratuit ou payant ? La grogne des généalogistes...

Depuis quelques temps, cette impression de "deux poids deux mesures" s'est répandue à tel point que des pétitions ont fleuri. Les premiers grognements d'impatience s'étaient déjà fait ressentir sur ce même blog, dès l'année 2005, quand nous nous impatientions du retard pris par les archives de la Sarthe ou des problèmes techniques de l'Ardèche en 2006.

En 2008, l'Hérault annonçait une ouverture payante de son site, au grand dam des généalogistes, avant de faire machine arrière et d'ouvrir son site gratuitement. Cette secousse n'allait pas être la première. La même année, la Meurthe-et-Moselle lançait son site en accès payant et une première pétition était immédiatement initiée, qui ne ferait revenir sur sa décision le département que trois ans plus tard. La Savoie, sans pétition à son sujet, fera de même : après une mise en ligne payante, elle décidera d'ouvrir gratuitement tous ses accès quelques temps plus tard. Pour ces deux départements, le faible niveau des revenus ne justifiait pas un maintien du mode payant.

arbredelaliberte.jpgEn novembre 2009, une pétition pour la gratuité des archives du Calvados, tout juste mises en ligne, était également créée, mais le département est resté sourd jusqu'à aujourd'hui aux récriminations des usagers. Il restera le seul en France à proposer un accès payant... si la Charente ne revient pas sur sa décision. Et ses arguments restent difficilement compréhensibles face aux choix faits ailleurs, bien évidemment.

Au même moment, une pétition de grande ampleur, "l'appel pour une généalogie libre" était mise en place face au risque de création de licences payantes pour des sociétés commerciales qui auraient ainsi pu vendre des documents d'archives publiques qui auraient pu pénaliser les internautes.

En mai 2011, une nouvelle pétition était lancée pour la mise en ligne des archives de l'Aude, vite devenue inutile car le chantier de numérisation était lancé par le département au même moment.

2012 aura été plutôt calme, mais le début 2013 aura été agité : pétition pour la gratuité des archives de la Charente, pétition contre la privatisation du domaine public par la Bibliothèque Nationale de France, pétition pour la mise en ligne des actes de la Haute-Vienne et pétition adressée à la CNIL, dont les décisions ont de plus en plus de mal à passer auprès des généalogistes.
Le département de l'Aisne, en effet, vient d'annoncer que suite aux recommandations de la CNIL, des registres consultables sur le web (années 1893-1902) étaient retirés de la consultation ! Cela ne pouvait plus mal tomber et cette décision a déclenché la colère de tous les généalogistes, y compris de ceux qui n'avaient pas d'ancêtres dans ce département...

Le dernier acte de ce vent de fronde date d'il y a quelques jours. Cette fois-ci, c'est la Fédération Française de Généalogie qui attaque en justice la Charente, au motif que le département fait supporter le poids du financement du site sur les seules épaules des généalogistes a contrario du reste des internautes, délibérément visés selon elle, ce qui représente une discrimination contraire à la Loi (vous pouvez lire l'article très complet de la Revue Française de Généalogie à ce sujet).


Quel avenir pour une généalogie libre et gratuite ?

Si l'on pouvait encore rêver, en 2003, de voir un jour la totalité des archives d'état civil françaises consultables sur Internet, c'est maintenant une certitude : encore quelques années, peut-être seulement quatre ou cinq, et ce sera chose faite. Il est absolument évident que les derniers départements qui ne l'ont pas encore fait vont "s'y mettre", la plupart d'entre eux l'ont d'ailleurs d'ores et déjà annoncé.

cnil.jpgLe débat n'est plus aujourd'hui dans la publication, il est dans l'accès à ces archives, et c'est là que le bât blesse. Le grand public possède désormais une véritable exigence de gratuité et d'accès à des données que certains aimeraient marchander ou restreindre, et son attitude n'est pas prête de changer : comment revenir en arrière en réduisant l'accès à des données précédemment accessibles (CNIL et AD Aisne), comment monnayer l'accès à des documents qui font partie de notre patrimoine et restent accessibles gratuitement sur place, et ce d'autant plus que la grande majorité les publiant en offre déjà l'accès ?

Le respect de la vie privée (CNIL) ou le coût des chantiers de numérisation et de mise en ligne (A.D. Calvados, A.D. Charente) peuvent apparaître comme légitimes, mais peuvent-il tenir bien longtemps face à une motivation commune de la quasi-totalité du monde généalogique ?

L'avenir tranchera et d'ici-là, et l'on se doute que les généalogistes ne baisseront pas la garde...