Une nouvelle mode frappe les retraités nord-américains: la
généalogie à la sauce génétique. Avec un simple test coûtant
quelques centaines de dollars, et un échantillon de muqueuse
buccale, on peut déterminer de quel continent proviennent nos
ancêtres. Les Québécois peuvent même bénéficier d’un service plus
précis, qui identifie la région de la France d’où sont partis leurs
aïeuls.
La généalogie génétique a aussi permis de confirmer que Gengis
Khan avait un harem hors du commun, puisqu’il est l’ancêtre de 8%
de la population habitant dans les pays de l’ancien empire mongol.
Mais des dérives sont possibles: aux Etats-Unis, des blancs
utilisent leurs gènes amérindiens pour accéder à des avantages
fiscaux, ou leurs gènes africains ou asiatiques pour bénéficier de
la discrimination positive.
La recherche de ses ancêtres selon le bagage génétique réserve
parfois bien des surprises. Si on peut se découvrir des aïeuls
zoulous ou amérindiens, on risque aussi d’apprendre qu’on n’est pas
le fils de sa mère. Portrait d’une pratique en pleine croissance.
Voilà quelques années, l’un des dirigeants de l’Association des
Daigle du Québec (un des nombreux regroupements généalogiques de la
province), a décidé d’essayer une nouvelle technique du domaine:
l’analyse génétique. Les résultats l’ont profondément choqué: il
n’avait aucun des gènes normalement associés aux Daigle.
“J’ai eu l’occasion de lui parler pour lui expliquer comment
cela était possible”, commente Jacques Beaugrand, un professeur de
psychologie à la retraite qui s’intéresse beaucoup à la généalogie
génétique. “Il était très surpris. Je lui ai dit que cela
illustrait peut-être l’un des principaux problèmes de la
généalogie, que les travaux sont souvent faits par des amateurs qui
ne sont pas toujours fiables. L’autre possibilité, c’était qu’il y
ait eu à un certain point une adoption ou une fausse
paternité.”
Aux �?tats-Unis, la généalogie génétique fait encore plus de
vagues. Ce printemps, le New York Times rapportait le cas d’une
jeune étudiante qui avait inscrit “asiatique” dans son formulaire
d’inscription universitaire, même si elle était blanche et ne se
connaissait aucun ancêtre asiatique. La raison: elle venait de
faire un test génétique qui montrait que ses gènes provenaient à
98% d’Europe et à 2% d’Asie de l’Est. L’étudiante a été admise et a
même reçu une bourse. Elle soupçonne qu’elle a bénéficié d’un
programme de discrimination positive.
“On parle de la généalogie génétique depuis des décennies, mais
ça fait seulement cinq ans qu’on en fait vraiment, parce que les
coûts des tests ont beaucoup diminué”, explique M. Beaugrand, qui
dirige la section francophone du “Projet ADN d’héritage français”,
mis sur pied par deux sociétés généalogiques californiennes. “Et
depuis trois ans, ajoute-t-il, il y a beaucoup de développements.
Il y a de plus en plus de compagnies fiables qui font ce genre de
tests, particulièrement aux �?tats-Unis.”
En 2004, une revue de la généalogie génétique parue dans Nature
Genetics recensait une dizaine de compagnies fiables, dont
certaines étaient inscrites en Bourse. Les tests coûtent entre 100
US et 700 US.
Selon M. Beaugrand, qui a beaucoup travaillé avec la génétique
quand il enseignait à l’UQAM, cette nouvelle technique amène
beaucoup de rigueur à la généalogie. “Des fois, les tests de deux
compagnies vont donner des résultats légèrement différents, mais ça
ne veut pas dire que ce n’est pas sérieux. C’est simplement parce
qu’ils utilisent des marqueurs génétiques différents.”
D’une manière générale, les compagnies utilisent soit des
marqueurs paternels, sur le chromosome Y, soit des marqueurs
maternels, sur les mitochondries, un élément des cellules humaines
qui joue un rôle important dans la gestion de l’énergie, et qui
n’est transmise que par les mères, pas par les pères.
L’intérêt des Québécois pour la généalogie génétique est mitigé,
selon M. Beaugrand. “Ici, les gens ont l’impression qu’ils
connaissent bien leur généalogie, parce que leur famille est ici
depuis plusieurs générations. Mais ailleurs au Canada, et aux
�?tats-Unis, il y a plus souvent des migrations. Il n’est pas rare
que les enfants d’un couple vivent aux quatre coins des
�?tats-Unis. Alors la généalogie est plus difficile. Les gens ont
l’impression d’être coupés de leur racine. Quand ils arrivent à
l’âge de la retraite, comme c’est le cas de beaucoup de
baby-boomers, ils se plongent dans le récit de leurs origines.”
Projet ADN français
Le Projet ADN d’héritage français retrace les ancêtres des
participants qui sont nés en France, à l’aide de nombreux marqueurs
génétiques. Mais le projet est compliqué par des lois françaises
qui interdisent les analyses génétiques non sanctionnées par un
organisme de recherche ou un juge. “Il y a un flou juridique en
France, à cause de lois interdisant les tests de paternité, afin
d’empêcher les enfants adoptés de retrouver leurs parents
biologiques, et de permettre aux femmes d’accoucher “sous le nom
X”, sans nommer le père”, dit M. Beaugrand.
Pour les autres groupes ethniques, l’identification est plus
vague. “En général, les tests peuvent difficilement aller plus loin
que la région, dit M. Beaugrand. Quand je vois des compagnies
affirmer qu’elles peuvent retracer des ancêtres juifs, je trouve
que c’est douteux. Il s’agit de marqueurs du Moyen-Orient, qui
peuvent aussi bien représenter des Arméniens ou des Iraniens que
des juifs. Je suis tout aussi sceptique devant le projet de faire
le portrait génétique des clans écossais.”
Ce flou n’a pas empêché un Californien, John Haedrich, de
réclamer la citoyenneté israélienne sur la base de tests génétiques
montrant qu’il avait des gènes juifs. Israël a refusé parce que M.
Haedrich est chrétien, mais ce dernier n’en démord pas et soutient
que ses ancêtres européens ont dû renier leur foi durant
l’Inquisition.
Des racines amérindiennes
Le manque de précision territoriale complique aussi un autre
stratagème de certains clients des compagnies de généalogie
génétique: la revendication d’ancêtres amérindiens. Certaines
tribus américaines versent à leurs membres une partie des profits
des casinos qui se sont ouverts, ces dernières années, dans les
réserves; il suffit souvent, pour être membre, d’avoir des
arrière-grands-parents amérindiens. Mais le fait d’avoir des gènes
amérindiens ne permet pas d’identifier une tribu particulière. Ce
genre d’approche est appelé “syndrome de la princesse amérindienne”
dans l’industrie.
N’empêche, le sang amérindien est l’une des surprises les plus
courantes de la généalogie génétique. “C’est très fréquent au
Québec, comme dans le reste de l’Amérique du Nord, dit M.
Beaugrand. Aux �?tats-Unis, on voit aussi beaucoup de noirs qui se
découvrent des ancêtres blancs. C’est avec la généalogie génétique
qu’on a pu certifier que Thomas Jefferson a bel et bien eu un
enfant avec une esclave noire.”
La nouvelle technique est particulièrement populaire chez les
noirs américains, qui peuvent savoir approximativement d’où ils
viennent en Afrique. L’animatrice Oprah Winfrey s’est ainsi
découverte du sang zoulou, alors que les ancêtres du cinéaste Spike
Lee proviendraient du Niger et du Cameroun.
Les registres des compagnies de navigation qui faisaient de la
traite d’esclaves étaient relativement détaillés, ce qui permet de
savoir le nombre d’esclaves qui provient des différents pays de
l’Afrique centrale et occidentale. Les compagnies de généalogie
génétique ont fait des analyses génétiques détaillées dans ces pays
africains. Mais certains critiques soulignent que les populations
actuelles sont peut-être venues d’ailleurs en Afrique.
L’�?ve “mitochondriale”
La généalogie génétique a aussi des perspectives plus larges.
Des recherches génétiques ont permis d’identifier l’”�?ve
mitochondriale”, une femme ayant vécu en Afrique orientale voilà
150 000 à 200 000 ans, et qui serait l’ancêtre de tous les humains
qui vivent aujourd’hui sur la planète. Des harems extraordinaires
ont été mis au jour: un homme ayant vécu en Asie vers le 13e
siècle, probablement Gengis Khan, est l’ancêtre de 8% des hommes
vivant aujourd’hui dans les pays de l’ancien empire mongol, alors
qu’un homme ayant vécu en Irlande au Ve siècle, probablement le roi
Niall, est l’ancêtre de 9% des Irlandais. Et l’identification de
quatre femmes ayant vécu au Moyen-Orien au VIe siècle, qui sont les
ancêtres de 40% des juifs askhénazes, a permis de réfuter la
théorie antisémite voulant que l’émigration juive en Europe ait été
composée d’hommes qui ont pris pour épouse des femmes européennes
converties.
in
cyberpresse.ca
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